National Geographic et sa trentaine de déclinaisons nationales sont une institution dans la presse mondiale. Alors quand l’emblématique mensuel consacre un numéro spécial à « la révolution du genre » et place en couverture une fillette transgenre de neuf ans, ces choix ne passent pas inaperçus. Entre les associations LGBT qui salue l’initiative et les conservateurs qui y voient une instrumentation néfaste, le magazine a réussi son pari : attirer l’attention du grand public sur les identités de genre. La France n’est pas en reste, avec une couverture qui elle aussi fait débat, mais pour d’autres raisons. Car à la place d’une fillette transgenre, nous avons dans notre édition nationale une photo sur la Russie. Tout un symbole, pour démontrer, entre autres, que la France reste frileuse sur les questions du genre.

La jeune transgenre Avery Jackson en couverture du National Geographic

Plutôt habitué à des magnifiques photographies d’animaux ou de paysages, National Geographic change de style avec son numéro de janvier 2017 et opte pour un débat de société sur le genre. Pour l’occasion, l’édition américaine a choisi de mettre en couverture Avery Jackson, une jeune fille « transgenre normale et fière de l’être » selon ses propres termes. Depuis l’âge de quatre ans, la gamine aux cheveux roses sait qu’elle est une fille et le vit naturellement : « La meilleure chose dans le fait d’être une fille est que, maintenant, je n’ai plus besoin de faire semblant d’être un garçon ». Une maturité qui l’a amené dès son plus jeune âge à devenir un emblème pour les personnes transgenres : « Nous ne sommes pas des monstres. Il faut changer le monde ». Ses parents, fervents défenseurs de la cause LGBT, l’aident dans sa tâche de reconnaissance des transgenres : « Plus de 50% des enfants transgenres tentent de se suicider. Un grand nombre d’entre eux réussissent. Et la principale raison pour laquelle ces enfants essaient de se faire du mal est le manque d’amour et de soutien de leur famille et leurs amis. Ma femme et moi-même avons décidé que nous préférerons avoir une fille heureuse et en bonne santé plutôt qu’un fils mort ».

La haine des associations conservatrices

Mais cette mise à l’honneur de la cause transgenre et de la jeune Avery sont loin de faire l’unanimité. Entre les lecteurs menaçant d’annuler leur abonnement et les plaintes des associations conservatrices, les critiques sont violentes aux Etats-Unis. Les parents de la jeune fille font l’objet d’insultes et de menaces constamment. Selon les détracteurs, l’enfant a été instrumentalisé pour leur propre compte afin qu’ils deviennent riches et célèbres. Ils sont également accusés d’abuser de leur enfant et ils méritent d’être « exterminés ». En plus de ces harcèlements et de ces violentes accusations, certaines associations américaines ont lancé un boycott du magazine National Geographic. Défendant la « famille traditionnelle », reniant l’homosexualité et rejetant la pluralité du genre, l’American Family Association souhaitait faire annuler le numéro sur « la révolution du genre ». Cette association a écrit cette lettre ouverte :

« Je suis offensé par votre choix de mettre un jeune enfant qui souffre de dysphorie de genre en une du magazine de janvier. Au lieu de choisir un adulte transgenre, vous choisissez d’exploiter un jeune garçon. Depuis le début de l’humanité, il n’y a eu que de sexes : masculin et féminin. Aucun enfant ne devrait être utilisé pour faire la promotion d’un agenda social non naturel. Imaginez le chagrin et le traumatisme psychologique causés par une dysphorie de genre chez les enfants et les adultes. Plutôt que d’abandonner la géographie et de couvrir de honte les Américains en leur demandant d’adopter un tel mode de vie, nous devrions aider les individus qui se battent avec de tels troubles. Autrement dit, aider ces individus confus à accepter ce merveilleux cadeau de la nature créé et donné par Dieu. »

Face aux protestations et autres quérimonies, Susan Goldberg, la rédactrice en chef de National Geographic s’est fendu d’un édito intitulé : « Pourquoi nous avons mis une fille transgenre en une de National Geographic » :

« Depuis que nous avons partagé des photos de la couverture de notre numéro spécial sur le genre sur Instagram, Facebook et Twitter, des dizaines de milliers de personnes ont exprimé leur opinion entre fierté, gratitude et colère. Et quelques-uns ont juré d’annuler leurs abonnements.

Ces commentaires sont une petite partie de la profonde discussion en cours sur le genre. Notre numéro de janvier se concentre principalement sur les jeunes et sur la façon dont les genres les influencent dans le monde entier.

L’une de ses jeunes était Avery. Elle a vécu comme une fille ouvertement transgenre depuis l’âge de cinq ans, et elle représente la complexité liée au genre. Aujourd’hui, nous ne parlons pas seulement des rôles des genres pour les garçons et les filles, nous parlons aussi de notre compréhension croissante des gens qui se trouvent sur un spectre plus large des genres.

Aujourd’hui, les croyances sur le genre évoluent rapidement et radicalement. C’est pourquoi nous explorons le sujet ce mois-ci, en le regardant à travers l’angle des sciences, des systèmes sociaux et des civilisations tout au long de l’histoire.»

La France et son numéro sur la Russie

Le magazine National Geographic n’est pas cantonné aux Etats-Unis. Avec une trentaine déclinaisons dans différents pays, les unes et les sujets se retrouvent généralement dans les différentes éditions nationales. Par exemple, l’Allemagne, la Roumanie ou l’Italie, ont découvert la jeune Avery ou d’autres photos du dossier dans la couverture du mois de janvier 2017. Toutefois, la France n’a pas eu le même traitement éditorial. Dans notre pays, c’est la Russie qui a eu les honneurs. De même, le « Gender revolution » mis en avant sur l’édition américaine, devient un timide « Transgenres, ce qu’en dit la science« . Les titres à l’intérieur du magazine ont également subi une réinterprétation, ainsi le dossier principal « Comment les enfants sont affectés par les questions de genre » aux US, deviens chez nous : « Fille ou Garçon, c’est quoi la différence ? ». Couverture sur un autre thème, reléguer à un sujet secondaire et changement de ton, le traitement des identités de genre n’a plus du tout le même impact en France.

Bien sûr, le National Geographic Français n’est pas qu’une simple traduction de la version américaine. Elle subit des adaptations et des compléments d’information liées à notre pays. Sur ce sujet, le rédacteur en chef de l’édition française, Jean-Pierre Vrignaud, s’en explique :

« La décision de l’édition américaine de mettre cette petite fille à la Une est un parti pris courageux, il a également un côté provoc’, revendicatif. Le contexte américain n’est pas le contexte français. Aux États-Unis, les études sur le genre existent depuis longtemps, l’opinion est sensibilisée à la question. En France, c’est moins le cas.

Il me semblait que pour un public français il fallait avant tout faire de la pédagogie pour faire comprendre le sujet plutôt que d’opter pour une couverture choc et un titre « La révolution du genre » qui ne me semble pas encore refléter la réalité en France.

J’estime qu’informer c’est transmettre, expliquer, plutôt que de prendre parti pour ou contre, c’est ce que l’on a tenté de faire dans ce dossier en apportant des éléments de contexte français, en appelant des associations, là où la version originale était centrée sur des références purement américaines et pas toujours intelligibles pour un lecteur français »

Une frilosité française qui contraste avec l’acte militant de la rédaction américaine.

Au-delà des polémiques, le contenu du magazine est remarquable

Pourtant, au niveau de la transidentité et plus globalement des questions sur le genre, le contenu de cette version française est réellement intéressant. Tout d’abord, il y a un lexique très complet qui aborde le vocabulaire très spécifique du genre : agenre, dysphorie de genre, queer, cisgenre, transition, non binaire et beaucoup d’autres. Un premier pas qui permet de mieux comprendre le panel très large des identités du genre, qui ne se limite pas au masculin et féminin.

Quinze personnes représentant un large panel d’identités et d’expressions de genre.

Le dossier aborde ensuite un article fascinant sur les différences entre les hommes et les femmes vuse par le regard de jeunes enfants de neuf ans. Sur dix-huit pages, quatre-vingts filles et garçons du monde entier expriment l’influence du genre sur leur destiné. Les réponses franches et sincères sont loin d’être identiques que l’on soit né en Chine, au Canada ou au Kenya. Un article qui donne matière à réflexion sur les inégalités du genre et autres marketings genrés bien connue dans nos pays occidentaux.

Selon des enfants, c’est quoi être une femme en Chine et être un homme en Cisjordanie.

Le dernier article de ce numéro de National Geographic se nomme « Transgenres, ce qu’en dit la science ». Tout un programme… Entre les chromosomes sexuels XX et XY, le gène SRY, le SICA et d’autres abréviations, la première moitié n’explique pas l’origine de la transidentité, mais celle de l’intersexualité. Quelques pages donnent néanmoins des pistes : la composition du cerveau (densité de matière grise ou taille de l’hypothalamus), ou le lien entre l’autisme et la transidentité. En effet, selon un pédiatre, la probabilité d’être transgenre est sept fois plus élevée chez les enfants autistes que chez les autres jeunes du même âge. Des enfants et adolescents qui se revendiquent de plus en plus « non binaire ». 6 % d’entre eux se classent comme « androgyne » ou « gender fluide ». Autant d’identités de genre qui placent les parents devant une gestion particulière de la scolarité. Des mamans et des papas qui sont parfois amenés à faire des choix importants pour leurs enfants, tels que le blocage de la puberté ou des opérations de chirurgie.

La science ne pourra certainement jamais expliquer ce besoin vital d’être soi-même malgré les difficultés.

Sources :

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