Et pourquoi pas Kevin ?

10 Oct 2016 | Billet d'humeur, Lifestyle | 28 commentaires

Il y a deux ans, je décidais de reprendre mon véritable prénom pour toutes mes activités ayant un lien plus ou moins proche avec le travestissement et la transidentité. Un choix qui me trottait dans la tête depuis bien longtemps et qui me semblait totalement logique. Mais bizarrement cette décision n’a pas été accueillie favorablement par toutes mes consœurs et confrères. Parce que je considérais cette réappropriation de mon prénom comme un non-événement, je ne m’étais jamais vraiment étendu sur le sujet. Mais devant l’incompréhension que continue à stigmatiser mon prénom masculin, il serait peut-être temps d’expliquer pourquoi je me nomme Kevin. En toute simplicité.

 

Il était une fois Nina

Lorsque j’ai commencé mon aventure de travesti, début 2011, je me suis acheté ma première robe, une perruque blonde, quelques accessoires et parce que le résultat n’était pas mauvais, je prenais mes premiers clichés. Naturellement, il me fallait trouver un nouveau prénom féminin en adéquation avec ce nouveau monde, afin de publier mes photos et de communiquer avec le vaste univers qu’est Internet. Avec un soupçon d’improvisation et un zeste de cliché sexy et girly, j’ai rapidement choisi le prénom féminin de Nina et mon nom fut Lolilove. Ne me demandais pas trop pourquoi, dans mon esprit c’était féminin, glamour et plutôt original pour un travesti français. J’adorais ce prénom et même maintenant, j’ai une tendresse toute particulière pour les Nina.

2011 : une tout autre époque avec Nina Lolilove, des clichés, un mauvais maquillage et j'en oublie.

2011 : une tout autre époque avec Nina Lolilove, du fan service, un mauvais maquillage et j’en oublie.

Les avantages d’un pseudonyme

Choisir un prénom féminin était d’une logique implacable à mes débuts. Je pouvais faire une séparation franche et nette entre mon côté masculin et féminin. À la manière d’une double identité, Nina était mon personnage féminin, une tout autre vie où je pouvais me réfugier pour laisser libre cours à toutes mes envies féminines et autres délires : des maquillages variés, des tenues et costumes dans tous les styles, des photos parfois sexy, décalées et improbables. Sous le couvert de Nina, je pouvais presque tout me permettre et être dans une forme d’excès de féminité. Le second avantage d’avoir un tout autre prénom est l’anonymat. À cette époque, je ne pensais pas du tout à faire mes coming out et le travestissement avait plutôt mauvaise presse auprès de mes proches, et avouons-le, de moi-même. De ce fait, je ne souhaitais pas du tout être confondu avec cet art de vivre.

Que l’on arrête cette comédie

Quand on commence à recevoir des messages destinés à Nina et que l’on est conjugué au féminin à longueur de ligne, c’est juste du bonheur. Pour tes correspondants, tu es une fille et ton personnage féminin ne prend plus seulement vie dans tes photos, mais également dans tes discussions. C’est un sentiment très grisant de jouer ce rôle de fille à 100% et de constater que le personnage est crédible. Mais cette euphorie n’a duré qu’un temps pour moi. De plus en plus, les « Nina », « Elle », « Mademoiselle » à toutes les sauces commençaient à sonner faux. La comédie devait prendre fin un jour.

"Coucou Nina, tu es super mignonne" : Ce genre de phrase me faisait très plaisir à une époque....

« Coucou Nina, tu es super mignonne » : Ce genre de phrase me faisait très plaisir à une époque….

Je ne suis pas seulement un avatar

Internet, l’écrit et les photos, c’est très bien, mais très vite, les rencontres et les sorties viennent s’ajouter à la vie sociale d’un travesti. Ces nouvelles composantes changent beaucoup chose à la perception de notre art de vivre. En face d’autres personnes, les « elle » et « Nina » prennent une tout autre forme et ne sont absolument pas naturels pour moi. J’ai toujours été mal à l’aise lorsqu’en soirée on m’appelait « Nina » et on me conjuguait au féminin. Ce n’était tout simplement pas moi, on ne s’adressait pas à la bonne personne. Nina était un avatar d’Internet et dans la vie au grand air, sans les adresses IP et les kilooctets de caractères qui nous séparent toutes et tous, Kevin me sied beaucoup mieux.

Quand Nina et Kevin fusionnent

En quelques années, j’ai aussi changé et passé quelques épreuves qui ont rapproché mon avatar de l’époque avec ma véritable identité. Sur le plan physique, j’ai énormément changé en quelque temps. Ces changements étaient dans un premier temps des éléments sensés me faciliter le travestissement : cheveux longs, épilation complète de la barbe, sourcils affinés, lentilles de contact et j’en oublie. Finalement, ce style n’est plus seulement devenu une aide pour créer une illusion de féminité, mais une part de moi-même. J’adore ma nouvelle coiffure ou encore de porter quand je le souhaite des boucles d’oreilles de licornes, des tops échancrés ou encore me faire un trait de liner pour aller chez des potes. Je ne suis pas devenu un travesti avec certaines facilités, mais un homme qui se complaît dans la féminité. Les univers de Nina tout en féminité et celui de Kevin avec ses habitudes de trentenaire ont fini par fusionner.

Aspect féminin, football, lecture de Shojo, jeux vidéo, parfum, bière, etc... Quand le masculin et le féminin ne veulent pas dire grand-chose.

Aspect féminin, football, lecture de Shojo, jeux vidéo, parfum, bière, etc… Quand le masculin et le féminin ne veulent pas dire grand-chose.

Une évolution logique

Le physique n’est pas le seul élément qui a permis de décloisonner les petits mondes de Kevin et de Nina. Ma personnalité a également évolué. J’ai fait un certain nombre de rencontres, bien au-delà de mon cercle de confort et ces échanges et retours d’expérience m’ont ouvert l’esprit. Sur le sexisme, la binarité, le pourquoi du comment du travestissement, de la transidentité et bien d’autres sujets qui n’ont finalement pas changé ma personnalité, mais l’ont étendue. Au fil du temps, j’ai assumé ma féminité, je l’ai montré au grand jour et nécessairement, j’en ai discuté avec mes proches. Parfois, ces coming out ont été forcés, comme dans mon travail et parfois totalement assumés avec ma famille par exemple. Et lors de ces étapes et longues conversations, je ne me suis jamais vu parler au féminin ou en utilisant le prénom Nina. J’étais et je suis toujours Kevin peu importe que je sois en jeans / baskets ou jupe / ballerines. Et très sincèrement, je pense que c’est rassurant pour nos proches, amis et collègues de ne pas avoir à faire de distinction entre deux prénoms et le masculin/féminin.

#JeSuisKevin

Les remarques autour de mon prénom sont encore très régulières : il faut faire un sondage pour me choisir un prénom féminin, ou encore, c’est totalement décalé de me nommer Kevin avec une image si féminine. Je suis bien conscient qu’avoir un prénom masculin tout en étant féminin est contre nature chez beaucoup de personnes transgenres. Mais notre communauté est très diverse, il y a des personnes qui profitent du travestissement pour se créer une seconde identité, des femmes ou des hommes qui pour des raisons très profondes changent d’état civil, et d’autres, comme moi, qui sont bien avec leur genre de naissance et n’ont aucune difficulté à mixer le féminin, le masculin dans la vie de tous les jours. Alors autant se faire une raison les amies : je me nomme Kevin que je sois maquillé ou non.

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